Il faut d’abord
éviter un malentendu : le second film de Laurent Cantet
(après Ressources humaines) ne transpose pas
l’affaire Jean-Claude Romand, même s’il existe, indéniablement,
des similitudes entre les deux cas. Les scénaristes (Robin
Campillo et Laurent Cantet) ont imaginé un personnage original
(Vincent, interprété par Aurélien Recoing).
Tous les aspects spectaculaires (le bain de sang notamment) de l’affaire
Romand sont abandonnés (pour ceux qui l’ignoreraient,
J.-C. Romand est ce mythomane qui a réussi, pendant de nombreuses
années, à se faire passer pour un médecin de
renom. Il prétendait travailler dans une ONG internationale,
voyager constamment pour affaires. Alors qu’il n’était pas
médecin… il vivait confortablement en arnaquant son entourage.
Pour finir, il a assassiné presque tous les membres de sa
famille, et il est actuellement en prison).
Vincent est
bien loin de cette figure apocalyptique. Le réalisateur,
qui semble même épouser dans une certaine mesure son
point de vue, nous le présente comme une victime : à
tel point que nous éprouvons pour lui de la compassion, ou
même de la tendresse . Au début du récit,
Vincent, cadre dans une entreprise, est licencié. Il le cache
à son entourage. La suite nous le montre captif de ses propres
mensonges, entraîné dans un engrenage hallucinant,
s’inventant une existence fictive, au prix d’une ingéniosité
et d’un " travail " harassants. La nouvelle
vie de Vincent, qui potasse ses textes et ses montages d’escroc
avec un professionnalisme sans faille, est bien plus aliénante
encore que celle dont il a voulu s’affranchir. A la pesanteur des
contraintes et des routines sociales succède le tête-à-tête
avec soi-même. Les interminables séjours de Vincent
dans sa voiture nous en communiquent l’angoisse. Cette sensation
d’oppression, que le réalisateur distille avec un art consommé
(sentiment d’enfermement, d’étouffement, matérialisé
par les vitres, cloisons, brouillards et brumes, récurrents
dans le film) devient insupportable ! La descente aux enfers de
Vincent, nous la vivons avec lui. Comme Rousseau des Confessions,
Vincent voit le " Bien " (son amour pour sa
famille, sa volonté d’être, et pas seulement de paraître,
son aspiration à la reconnaissance), mais fait le " Mal "
(mentir, gruger et humilier ceux qu’il aime). Parce que le " Mal "
le fascine. Parce qu’il est faible.
Sans être méchant. Le réalisateur nous fait
éprouver physiquement les tourments de menteur, son déchirement,
ses vertiges.
Autant dire
que le film n’est pas précisément une partie de plaisir.
Il faut pourtant signaler la réussite de certaines scènes
(le repas familial avec l’étonnant Serge Livrozet, le " vrai "
escroc qui joue quasiment son propre rôle) : humour noir,
à la limite du tolérable.
Remarquables
également : l’intense violence contenue des affrontements
père/fils, à deux reprises dans le film (Vincent et
son père, puis Vincent et son fils). Les aperçus de
la vie d’entreprise,
avec ses rituels, ses jeux de dupes, ses cadres pontifiants et leur
jargon dérisoire. Assez pour nous rappeler que ce film
poursuit le précédent (Ressources humaines).
Scorie d’une société bloquée, Vincent est l’incarnation
du désespoir. Sa pseudo-révolte est sans issue, puisque
les barreaux auxquels il se heurte sont immatériels.
Son amour pour sa femme – qui l’accompagne un temps dans ses mensonges,
car on ne ment jamais seul – son affection pour ses enfants :
voilà son système carcéral. Et la vie en entreprise,
seule en mesure de lui apporter la reconnaissance à laquelle
il aspire envers et contre tout, serait comme l’effet d’une sentence
irréversible : " travaux forcés à
perpétuité " (selon le mot de Serge Livrozet).
La dernière scène du film nous montre Vincent repenti,
prêt à expier ses crimes :
il accepte un nouvel emploi...