La croix et la bannière
Le nazisme et les institutions
religieuses,
un SS et un prêtre catholique, la passivité et la lutte :
tel est le sujet du dernier film de Costa-Gavras qui a déjà
suscité une polémique avant
sa sortie. En effet, l’affiche du film représente la fusion
de la croix gammée avec la croix du Christ. Le réalisateur
déclarait récemment n’avoir aucune intention provocatrice
- ce qu’on peut regretter -, et disait que l’Eglise avait accepté
que la croix cohabite pendant plus de dix ans avec le système
nazi [] et cela correspond
au problème posé par
le film, à savoir la responsabilité et la passivité
du Vatican lors du génocide des Juifs et des Tziganes.
Gavras s’inspire du destin de
Kurt Gerstein (qu’interprète Ulrich Tukur), SS et chimiste, forcé
de participer à l’élimination des " parasites ", tout
en n’ayant de cesse de dénoncer les crimes nazis. Il fut réhabilité
vingt ans après sa mort et contribua à l’authentification de l’holocauste.
En face de lui est inventé le personnage du jeune jésuite, adjoint
du Cardinal, Riccardo Fontana (Mathieu Kassovitz), symbole de tous les religieux
qui ont refusé la collaboration. Chacun de ces deux hommes est un maillon
d’un système, et, comme souvent dans les films de Costa Gavras, chacun
lutte contre une immense machine politique.
Extrêmement complexe, Amen
met en scène les relations qui unissent l’Allemagne nazie, le Vatican,
les Etats Unis, et la Russie communiste à ce moment-là. L’ambition
du film est la suivante : à l’échelle internationale, comment
des hommes seuls peuvent-ils faire évoluer les situations ? Costa
Gavras est épaulé par le scénariste J-C Grumberg, qui a
fait ses preuves sur de tels sujets (avec L’Atelier notamment) et s’inspire
aussi d’une pièce, Le Vicaire de Rolf Hochhuth, qui souleva l’indignation
des Catholiques : le journal du Vatican, Osservatore Romano, qualifiait,
en 1963, le texte d’œuvre théâtrale absurde contre l’œuvre pacifique
de Pie XII.
Dans une course folle pour sauver
des vies, les deux personnages se trouvent aux prises avec l’Eglise, montrée
ici comme une véritable machine politique et diplomatique, sans aucun
rôle moral ou éthique : pire, elle est complice par son silence.
Le Pape, icône vivante et intouchable, trône au dessus des événements
avec une indifférence et une insouciance totales, songeant seulement
à ses colibris, livres et peintures, compatissant au sort de la veuve
et de l’orphelin à travers des discours lénifiants. Là
est toute l’habilité du film : il montre de l’intérieur du
Vatican les manifestations de la passivité de l’Eglise. Le jeune Riccardo
saisit cette contradiction qui le révolte : il est impossible
au chrétien d’être à la fois pleinement " de ce monde "
et de prétendre s’en abstraire.
La fiction historique, par définition,
astreint à certaines limites, la réalisation est donc un peu classique
mais n’en est pas moins audacieuse, et met en œuvre un certain nombre de procédés
au service de l’histoire. Le leitmotiv de plans fixes montrant des trains lancés
à pleine vitesse exprime la paralysie des deux personnages :
parallèle entre la lutte des deux hommes et l’implacable machine de mort
à travers le trajet incessant des trains de déportés (pleins
à l’aller, vides au retour). La suggestion est une autre figure narrative
pour éviter l’écueil du voyeurisme : conduit devant une chambre
à gaz, Gerstein est invité à regarder à l’intérieur
par un œilleton, et son expression horrifiée suffit à nous éclairer.
De même, la présence de dignitaires allemands à une réunion
vaticane est signalée par leurs vêtements devant l’entrée :
Riccardo ressent alors une violente répulsion et d’un geste de révolte
envoie valser manteaux et képis avec sa soutane, comme expression d’un
acte qu’il n’arrive pas à réaliser. Par de nombreux effets de
décalage, les scènes de déjeuner sont remarquables :
sur fond de musique de chambre, chez les nazis comme au Vatican, tous se régalent
sans remords. Les religieux considèrent comme malséants les appels
à l’aide de Riccardo et ne montrent aucune émotion en regardant
la carte des camps d’extermination, une crevette dans la main et la fourchette
dans l’autre. Magnifiquement orchestré par un thème de violon
haletant, le film permet aussi l’accomplissement de trois acteurs : Ulrich
Tukur très juste, rend bien l’ambivalence de son personnage, à
la fois inquiétant et intègre, Mathieu Kassovitz formidablement
émouvant, doux et déterminé, en jeune prêtre entravé
par le poids du destin, et Ulrich Mühe en doktor nazi, figure emblématique
de l’ignominie.
Le film est un hymne à
la liberté, un procès de l’indifférence, une claque
monumentale. Qu’on ne se méprenne pas, Kurt Gerstein, en livrant du gaz
Zyclon aux camps de la mort tout en alertant les Alliés et le Vatican
n’est ni un lâche, ni un traître, car comme le dit Riccardo :
la trahison est parfois la seule arme des justes.