Le bonheur des uns&
Pour Laetitia Colombani, réalisatrice
de vingt-six ans, la vie est une affaire de chance. Voyez plutôt
: à peine reçue à l'école Louis Lumière,
la jeune Bordelaise tombe presque par hasard sur le tournage de
Beaumarchais l'insolent, remplace au pied levé un stagiaire
absent et discute avec Charles Gassot ; sortie de Louis Lumière
(section Cinéma), elle se met à écrire un scénario,
le présente à un concours, gagne, puis l'envoie à
divers producteurs.
En vacances à New York, elle
reçoit un coup de fil de Gassot, également à
New York, qui lui donne rendez-vous ; elle se retrouve devant Patrice
Chéreau et Charles Gassot, lequel lui dit avoir beaucoup
aimé son scénario et lui offre de produire le film
; elle peaufine le script, l'envoie aux acteurs auxquels elle pense,
et ne reçoit que des accords ; elle tourne le film avec une
équipe dévouée, qui lui permet de faire le
film dont elle rêvait ; entre-temps est sorti Le Fabuleux
destin d'Amélie Poulain, qui fait d'Audrey Tautou une
star, et qui risque de faire surfer A la folie Pas du tout
sur la vague de son succès&
Dans son film, ça commence pareil : la
vie pour Angélique (Audrey Tautou) est une affaire de chance. Au même
moment, cette jolie étudiante en Beaux-Arts, romantique et pleine de
vie, obtient pour un an la garde d'une grande maison, apprend qu'on va exposer
ses & avec Loïc (Samuel LeBihan)& un début de film ! Et ce qui semble être une gentille comédie
romantique de continuer dans la joie et dans la bonne humeur pendant trente
bonnes minutes. Les spectateurs amateurs de bonheur affiché et de romantisme
kitsch se délectent ; les autres se posent des questions : tout ça
est trop beau pour être vrai& que le film, qui n'évite pas les clichés, baigne dans une eau
de rose trop limpide.
Mais bientôt cette dernière se trouble.
Angélique, s'avérant plus diabolique que son nom ne le laissait
présager, nous la joue " une amie qui vous veut du bien ",
et le film devient réellement angoissant. Alors survient un spectaculaire
retournement, paradoxalement tout aussi surprenant que pressenti, qui nous révèle
le revers de la médaille trop luisante qu'était cette vision de
la vie d'Angélique. A la folie Pas du tout fait partie de ces
films, comme Sixième sens ou Usual Suspects, qui jouent
adroitement avec la suggestion, où on se fait avoir et où on adore
ça ; ces films dont on brûle de raconter l'histoire, mais dont
il est difficile de parler sans révéler l'astuce rusée
sur laquelle ils reposent. Aussi n'en dirons-nous pas trop sur l'intrigue. Saluons
plutôt le courage de Laetitia Colombani, qui a pris le risque de pouvoir
rebuter le spectateur pendant la première partie pour mieux le surprendre
et le prendre à rebours. Son pari est réussi. Et son virage à
180° arrive à point nommé : un peu plus tard, le spectateur
aurait fini par ne plus supporter le côté cucul de l'histoire ;
un peu plus tôt, il n'aurait pas assez baigné dans son atmosphère
douceâtre pour que le virage soit efficace. Au bout du compte, il est
parfaitement négocié.
Il faut le dire, le film doit beaucoup à Audrey Tautou qui, parfaite
d'ingénuité et de vitalité sans nous refaire pour autant
Amélie Poulain (n'en déplaise aux mauvaises langues), se révèle
une fois de plus irrésistiblement craquante. Adorable dans la première
partie, elle n'en est que plus inquiétante dans la deuxième, où
elle tient son rôle à merveille. A ses côtés, Isabelle
Carré et Sophie Guillemin, malgré la faiblesse de leurs rôles,
sont très justes. Samuel LeBihan est moins convaincant en cardiologue
aisé, même s'il correspond bien, somme toute, à ce fantasme
désincarné qu'est Loïc. Quant à Clément Sibony,
il prend trop au sérieux son rôle de joli c& ça n'empêche pas le film de fonctionner.
Alors attention, je ne dis pas non plus qu'il
soit totalement réussi. Les rôles de Carré (l'épouse-anxieuse-qui-doute-de-son-mari)
et de Guillemin (la-copine-collectionneuse-d'hommes-qui-bosse-au-bar-d'à-côté-et-élève-sa-fille-toute-seule)
ne sont pas très originaux ; celui d'amoureux transi de Sibony, bien
que terrible (il est fou d'Angélique, qui fait semblant de ne pas l'écouter
et l'utilise pour mieux séduire Loïc), n'est pas assez consistant
- il est même parfois plutôt risible (" Viens te reposer dans
ma maison du Périgord ! ") ; les " bonnes idées "
de cinéma ne sont pas toutes neuves non plus (le retour arrière,
l'ellipse en un seul plan& accompagné d'une musique à la Yann Tiersen, fait craindre qu'on
ne se retrouve face à du sous-Amélie Poulain& il n'en est rien.) Mais l'on a affaire à du cinéma bien fait,
qui n'a pas la prétention de rechercher l'originalité et divertit
pleinement. En fait, le film n'esquive pas les clichés, mais utilise
très bien le déjà vu et réussit à fonctionner
aussi bien au premier qu'au second degré - ce qui n'est pas plus mal.
En plus, il est agréable à l'& jolie, est justifiée par le ton volontairement gai du début du
film et les mouvements de caméra sont très réussis (Colombani
n'a pas fait Louis Lumière pour rien). Si tout est donc déjà
vu, c'est honnête, bien exécuté et tout à fait maîtrisé.
Et d'ailleurs on aurait tort de réduire le film à son côté
" joli ". S'il prédomine, il n'empêche pas l'émergence
d'une angoisse malsaine liée à l'admiration de la réalisatrice
pour Roman Polanski. Assurément, toutes proportions gardées, il
y a quelque chose de Polanski (édulcoré) et même de Buñuel
(soft) dans ce suspense obsédant. Les exemples les plus édifiants
en sont la scène, terrifiante, où Loïc découvre la
chambre d'Angélique, et la fin ouverte et faussement gaie, qui fait insidieusement
frémir. Bref, rien n'est aussi simple qu'il en a l'air dans ce film habile
et joliment réussi, d'ores et déjà promis au succès.
Non, décidément, elle a beau avoir beaucoup travaillé pour
en arriver là, cette Laetitia Colombani a vraiment trop de chance