A. I. ou comment le choc Kubrick/Spielberg
tombe à l'eau
Quoi de plus attendu
que la rencontre entre le génie visionnaire Stanley Kubrick
et le non moins talentueux Steven Spielberg ! Trente-trois ans après
2001, l’Odyssée de l’espace (chef-d’oeuvre parmi les
chefs-d’œuvre, soit dit en passant), on peut dire que le projet
sur l’intelligence artificielle selon Kubrick nous mettait sérieusement
l’eau à la bouche !
D’autant que le cinéaste
regretté y avait travaillé pendant plus de vingt ans,
et c’est en voyant les effets spéciaux de Jurassik Park
en 1993 et en repensant à E.T. qu’il décida
de confier la réalisation à Spielberg, trouvant le
concept plus adapté à la sensibilité de son
ami. La déception est donc d’autant plus grande. Le film
raconte (ou plutôt conte) l’histoire de David, le premier
enfant-robot programmé pour aimer. Il a été
offert à un couple pour remplacer leur fils naturel, Martin,
atteint d’une maladie grave. Mais lorsque celui-ci est miraculeusement
rétabli après cinq ans de cryogénisation, David
est brutalement rejeté par sa " mère "
qui ne peut plus le garder et l’abandonne dans la forêt. S’ensuit
alors le voyage initiatique de l’enfant-robot à travers sa
découverte du monde réel (comme l’extermination des
robots à la Flesh Fair) et sa recherche désespérée
de la Fée bleue qui lui permettra de devenir un vrai petit
garçon et ainsi de se faire aimer en retour par sa mère.
La première
partie du film montre magnifiquement l’attachement progressif de
la mère à l’enfant, dont elle décide d’activer
le programme irréversible qui le lie définitivement
à elle. Spielberg décrit alors avec brio l’évolution
des relations entre les deux personnages : la mère, troublée
par les émotions dégagées par le petit et celui-ci,
assoiffé d’amour maternel. Le retour inattendu de Martin
va provoquer un bouleversement considérable au sein du foyer
familial et pousser la mère à abandonner David : scène
déchirante, superbe, cruelle et violente, dans laquelle l’androïde
comprend qu’il ne parviendra pas à se faire aimer par sa
mère, aussi réel qu’il puisse paraître. Le cinéaste
place alors le premier échelon de la réflexion sur
la nature humaine et l’intelligence artificielle en posant une des
questions du film : peut-on éprouver des sentiments pour
un être fait de métal, de puces électriques
et, qui plus est, programmé pour aimer ?
Mais, malheureusement,
Spielberg, dans la suite du film, s’écarte de ses bonnes
intentions initiales pour basculer dans le grand spectacle, le merveilleux,
en lâchant en route son sujet. Au lieu de développer
à fond l’idée principale, le réalisateur n’en
garde que la trame pour laisser place à un conte philosophique
et mélodramatique qui nous laisse souvent perplexe. On sent
que Spielberg ne cerne pas bien l’histoire qu’il raconte, en voulant
tout expliciter (surtout sur la fin, la voix-off explicative et
inutile qui casse l’émotion), au lieu de laisser planer un
certain mystère (comme l’aurait probablement fait Kubrick).
Les clins d’œil au défunt réalisateur ne manquent
pas surtout dans les décors de Rouge City qui rappellent
le milk-bar érotique d’Orange mécanique.
Mais en voulant trop
se démarquer, Spielberg nous plonge dans un univers qui n’est
ni celui de son confrère ni le sien. Malgré un début
prometteur et Haley Joel Osment qui confirme son prodigieux talent,
le film déçoit donc par la façon dont Spielberg
ramène la question de l’intelligence artificielle à
la relation entre l’enfant-robot et sa "mère".
Dommage pour un film qui s’annonçait comme un prolongement
métaphysique à 2001 !