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Le
24e Festival des Trois Continents
Il
s’est déroulé du 26 novembre au 3 décembre
2002 à Nantes. Au cœur d’une sélection de films
africains, asiatiques et sud-américains remarquable
de qualité et de diversité (des rétrospectives
pour l’actrice hongkongaise Maggie Cheung, le réalisateur
kirghize Tolomouch Okeev, le cinéma d’Afrique lusophone
et les cinémas marocain, argentin et uruguayen, toutes
riches en curiosités), onze films, venus de dix pays
différents (Uruguay, Japon, Argentine, Etats-Unis –
communauté latino, Iran, Taiwan, Inde, Tunisie, Kirghizstan
et Chine), ont participé à la compétition.
Le
jury était composé de Christine Laurent,
scénariste française (pour Jacques Rivette,
entre autres), Leonor Baldaque, actrice portugaise (chez Manoel
de Oliveira, par exemple), Michel Braudeau, écrivain
français, Mario Dondero, photographe italien, Gerard
Huisman distributeur hollandais et Thaddeus O’Sullivan, réalisateur
irlandais.
Voici
un petit commentaire du Palmarès :
Montgolfière
d’Or : Mon frère, la route de la soie
de Marat Sarulu (Kirghizstan)
Des
jeux cruels mais innocents d’enfants courant dans la campagne,
la lâcheté résignée des adultes
voyageant dans le train qui la traverse : une évocation
poétique, tour à tour crue et lyrique, prosaïque
et spirituelle, truculente et sublime, du Paradis perdu. S’il
semble de premier abord opaque, voire hermétique, le
film résonne longtemps dans les esprits après
la projection, révélant son charme poétique.
Filmée avec grâce dans un superbe noir et blanc,
cette œuvre magique, qui est aussi une réflexion sur
la place de l’artiste dans une société en marche
vers le progrès mais qui tourne en rond, semble avoir
particulièrement séduit Christine Laurent, la
présidente du jury, et méritait sans aucun doute
la récompense suprême.
Montgolfière
d’Argent : L’Examen de Nasser Refaie (Iran)
Evoquée
" en temps réel ", l’attente de
dizaines de femmes avant l’examen qui leur ouvrira les portes
de l’Université. Dans un film brillant, bavard mais
assumé comme tel et surtout habilement mis en scène,
le réalisateur iranien imagine un univers où
les femmes dominent les hommes. Avant tout, le film impressionne
et l’on se demande comment il a été possible
de gérer autant d’actrices et de figurantes ;
mais, au-delà du simple exercice de style, il a une
portée puissante et laisse des traces derrière
lui. Rien d’injuste donc à ce qu’il ait été
récompensé. Rien d’injuste non plus à
ce que le jury ait tenu à décerner une Mention
Spéciale à l’ensemble des actrices du film.
Prix
de la ville de Nantes (ou Prix Jacques Demy de la Mise en
scène) : L’Attente d’Aldo Garay (Uruguay)
Il
est par contre révoltant qu’un prix ait été
attribué à ce film dont la mise en scène
manque cruellement d’éthique : malgré un
beau début, il est gâché par des plans
insoutenables et inutiles du corps ravagé et des escarres
d’une mère mourante. Ces images marquantes sont les
seules qui nous restent après la vision du film, alors
que là n’était certainement pas le propos. Ajoutons
à cela que le film a du mal à choisir entre
réalisme et fantastique – un fantastique artificiel
reposant sur une musique lynchienne : il y a de quoi
s’étonner d’une telle récompense.
Prix
spécial du jury : Petites Histoires
de Carlos Sorin (Argentine)
Le
photographe italien Mario Dondero a offert ce prix à
ses " cousins argentins " (il y a une
très large communauté italienne en Argentine),
ému par ces Petites Histoires. Un très
joli film dans le cadre de ce qu’on peut désormais
considérer comme un genre : le " film
à destins entrecroisés ". En Patagonie,
les routes d’un vieillard cherchant son chien, d’une jeune
femme pauvre et timide qui a gagné un passage à
la télé et d’un VRP libéral se rejoignent
dans la ville importante de la région. Du grand cinéma ?
Peut-être pas – quoique filmé avec maîtrise
et assurance. Mais si certains lui reprochent des recettes
un peu faciles (comme le grand-père attachant, déjà
utilisé dans le beau Cheval de vent, l’année
dernière), le film fait une preuve indéniable
et touchante d’humour et de sensibilité. Cette tendre
drôlerie a interpellé le jury Jeune Public,
qui lui a également attribué son prix. Une récompense
suffisait peut-être, mais les jurys étaient indépendants,
et ce Prix spécial montre à quel point le film
de Carlos Sorin a plu.
Prix
d’interprétation féminine : Zhou Wenkian
dans Les Femmes de Shanghai de Xiaolian Peng (Chine)
Zhou
Wenkian est une jeune chinoise qui n’a jamais fait de cinéma
et ne compte pas en refaire. Rien n’interdit de décerner
des prix à des non professionnels : ça
s’est déjà vu, et c’est parfois justifié.
Mais cette gentille adolescente n’a rien fait qui puisse sauver
Les Femmes de Shanghai. On ne l’en blâme pas :
les acteurs sont livrés à eux-mêmes dans
ce film sur des femmes chinoises cherchant leur liberté,
vague mélo aux dialogues ridicules et où l’on
a du mal à déceler une mise en scène.
Fallait-il pour autant la récompenser de s’être
débrouillée toute seule, comme une grande… ?
Prix
d’interprétation masculine : Fang Chih-Wei
dans Le Goût salé du soja de Ming-Tai
Wang (Taiwan)
Autre
prix obscur pour l’un des acteurs de ce film bizarre et bancal
d’un collaborateur de Tsai-Ming Liang. Ses images sont très
belles, mais l’on se désintéresse bien vite
des personnages et reste indifférent à ce qui
est raconté, tant il n’y a aucun enjeu. Le film atteint
même un ridicule achevé lors d’une séquence
elliptique en musique (du genre : "… et la vie continue
pour nos personnages… "), brusquement parachutée
au milieu, ainsi qu’à la fin, lors d’une scène
grand-guignolesque traitée en d’ignobles ralentis saccadés.
Je suis en train de critiquer le film alors que je devrais
parler de l’acteur primé. Mais lequel est-ce ?
C’est ce que je ne sais pas : aucun ne m’a marqué
dans le film.
Prix
du Public : Poupées d’argile de Nouri
Bouzid (Tunisie)
Un
très joli film qui nous emporte dans un tourbillon
de sentiments allant de la colère à la compassion
en passant par le rire, et que sous-tend une poétique
de la révolte un rien désabusée. A l’instar
de Petites Histoires, on pourrait lui reprocher certaines
facilités (ici, ce n’est pas avec un grand-père,
mais avec une petite fille qu’on émeut), mais ce serait
vraiment méchant, tant elles sont transcendées
par la force des acteurs (dont la petite fille), la poésie
du film et l’énergie d’ensemble. Cette énergie
communicative a emporté l’adhésion du public,
qui a sans doute aussi été séduit par
l’humour du réalisateur et la beauté des acteurs
principaux.
Ont
donc été " oubliés " :
Mars
Canon de Kazama Shiori (Japon) : un film magnifique,
paisible et drôle, traitant de la solitude et du besoin
de l’Autre à travers de très beaux personnages,
et qui méritait certainement une récompense.
Vladimir
à Buenos Aires de Diego Gachassin (Argentine) :
une plongée dans le milieu des immigrés russes
en Argentine, derrière laquelle on sent un travail
documentaire et une énergique envie de filmer, mais
plombée par quelques tics de mise en scène,
tant à l’image qu’au son, et par une fin peu convaincante.
Washington
Heights d’Alfredo de Villa (Etats-Unis) : le réalisateur
a des choses à dire sur sa communauté et serait
prometteur s’il n’était écrasé par l’American
way of writing : son ouvrage, filmé comme
un pseudo-documentaire ethnique, est truffé de trucs
de scénaristes hollywoodiens et de dialogues conventionnels.
C’est dommage, car la chaleur latina latente ne demandait
qu’à exploser ce carcan américain : si
le film parle aussi de l’intégration, sa forme nie
l’exception culturelle latine…
Le
Serviteur de Kali d’Adoor Gopalakrishnan (Inde) :
ce film présenté à Venise s’interroge
sur la liberté individuelle face au pouvoir de la société,
à travers l’histoire d’un bourreau qui ne veut plus
exercer son métier. Si l’œuvre prend son temps, elle
touche par la force de sa structure pourtant bancale (la deuxième
partie du film consiste en une mise en images de l’histoire
que raconte un soldat au bourreau), la puissance émotionnelle
de son récit et la beauté époustouflante
des images (soit dit en passant, c’est le seul film présenté
à utiliser le format " large "
2,35). Le Serviteur de Kali est le grand oublié
du palmarès.
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